[Glop !] Ad-Lib Night – Lee Yoon-Ki

Publié le par Epikt


Il y a quelques mois de cela, alors que j’écrivais cet article (L'entre-deux du cinéma coréen) et que je pestais contre le cinéma coréen, je voulais vous parler de Lee Yoon-Ki. J'avais prévu une petite chronique sur son film Love Talk qui à l’époque venait de me tomber devant les mirettes, mais elle est finalement passée à la trappe (comme un bon tiers des articles que je planifie pour ce blog). En quelque sorte, Ad-Lib Night me permet de rattraper le coup, d’autant mieux que Love Talk se trouve un cran en dessous.
Quoi qu’il en soit, bien plus que les Bong Joon-Ho (The Host, Memories of Murder), Kim Ji-Woon (A Bittersweet Life, The fool King) et autres Park Chan-Wook (Old Boy, Lady Vengeance) dont on nous bassine les oreilles à longueur d’article sur la bonne santé du cinéma coréen, Lee Yoon-Ki est – avec Kim Ki-Duk une fois sur deux – le seul cinéaste coréen digne de ce nom depuis que Jang Sun-Woo n’est plus – blacklisté par une industrie cinématographique de plus en plus conformiste.

Pas forcément ignoré non plus (ses trois films ont tous été programmés au festival de Pusan), Lee Yoon-Ki semble pourtant de ces cinéastes que l’on ne remarque pas, ou alors avec une certaine indifférence, tout en leur portant une simple estime de principe (son premier film, This Charming girl, a reçu un accueil plutôt bon et a gagné quelques prix). Un constat sévère et qui ne cesse de me rendre perplexe, mais qui ne m’étonne finalement pas tant que ça. Et pour cause, Lee Yoon-Ki refuse de se compromettre dans le moindre des travers du cinéma coréen contemporain, ces mêmes travers qui ne sont rien d’autre que ce que la critique (occidentale et festivalière en particulier) met en avant et apprécie ; et sur lesquels elle fonde l’excellence de ce cinéma. A savoir d’un coté une esbroufe et une propension au m’as-tu-vu de la plus basse espèce (qui plus est le plus souvent au détriment de la mise en scène), une tendance quasi générale au mélange des genres (passage obligé qui sous couvert d’originalité se trouve en réalité la cause principale de l’uniformisation du cinéma coréen), ou encore une esthétique léchée autant qu’interchangeable et impersonnelle,... en un mot une originalité qui n’est que voeu pieu, tout le monde étant original de la même manière. De l’autre un engagement politique et un propos social (guerre de Corée, séparation Nord/Sud,...) qui encore une fois vont bien trois minutes mais qui finissent par être lourdingues et convenus, et une tendance à soi-disant briser les tabous, mais en l’aseptisant sous le poids d’une esthétisation souvent vaine. Reste parfois un vent de provoc’, mais qui ne mène pas bien loin quand elle se réduit à la gratuité (que cela ne vous empêche pas pour autant de regarder Time, le dernier Kim Ki-Duk, un des meilleurs films coréens de l’année dernière).

Alors Lee Yoon-Ki c’est un peu l’entre-deux à lui tout seul. Il ne fait ni dans l’esbroufe ni dans l’esthétisation, pas plus que dans le détournement de genre. Son cinéma n’est ni social ni politique (même Love Talk qui pourtant montre la communauté coréenne de Los Angeles) mais au contraire introspectif et voir même égoïste. Et si d’aventure il effleure quelques tabous, il ne le fait pas dans l’optique de déranger ou de se faire remarquer, et j’ose espérer que personne n’y accordera plus d’importance que celle, minime, que leur accorde le naturel avec lequel ils sont mis en scène. Alors forcément on ne sait par quel bout le prendre, lui concèdant quand même qu’il fait de jolis petits films et de beaux portraits de femmes.
Les producteurs, eux, ont tout de suite su comment le prendre. Pour Ad-Lib Night, (télé)film produit au lance-pierre par la chaîne KBS, on ne lui a alloué qu’un budget ridicule, dix malheureux jours de tournage, et débrouille-toi mon p’tit gars. Le tout pour le diffuser à la téloche comme un vulgaire téléfilm sentimental de fin d’année (balafré d’un logo animé avec le Père Noël qui vole sur son traineau) à peine accompagné d’une sortie salle extrêmement confidentielle (trois salles seulement d’après mes sources, plus quelques sélections en festival).
[edit : pour plus de précisions à ce sujet, voir les commentaires]




Quand au film, faisant fi du peu d'estime qu'on lui porte, il est tout simplement magnifique.

Adapté d’une nouvelle de l’écrivain japonais Azuko Taira, Ad-Lib Night c’est l’histoire d’une fille, Bo-Gyoong, même si on ne connaîtra son nom que bien plus tard. Alors qu’elle attend quelqu’un dans un parc, elle se fait interpeller par deux hommes qui la prennent pour une autre, Myeong-Eun, qu’ils étaient venus chercher à Séoul. Malgré le malentendu dissipé, ils la convainquent d’annuler son rendez-vous et de venir avec eux pour jouer le rôle de Myeong-Eun auprès de son père mourant.
Pourtant, le film ne jouera jamais sur le terrain attendu du quiproquo, puisque tout le monde – mis à part le père (ce dont il est même permis de douter) et une vieille dame sénile – est au courant de la supercherie. Le film devient alors un voyage (la structure du film en forme d'aller-retour appuie cette vision) dans la personnalité de Bo-Gyoong, une introspection à travers laquelle se distingue en négatif celle de Myeong-Eun, pourtant absente. C’est bien là la force du cinéma de Lee Yoon-Ki, ne pas se laisser guider par la trivialité pour développer une vision intime, naturelle et personnelle de son sujet, libérée des clichés qui alourdissent si souvent le cinéma – d’autant plus lorsque comme lui on évolue dans le registre du drame.

Alors certes, le film manque de temps comme d’argent, et le résultat s’en ressent. Et malgré son tout son talent on sent parfois que Lee Yoon-Ki s’est résolu à tourner certains plans dans l’urgence et à n’en pas douter le film aurait été différent si on lui avait donné le temps. Pour autant, la diversité des axes et points de vue n’est pas à remettre en question, même s’il est vrai que (au moins en partie pour des raisons de facilité et de rapidité) les plans longs sont nombreux – mais le réalisateur étant très à l’aise dans cet exercice il n’y a pas à le regretter. L’ensemble est malgré tout hétérogène dans sa qualité, en particulier les scènes au rez-de-chaussée de la maison (comprendrons ceux qui ont vu le film) qui manquent parfois de relief (cela dit, ces scènes passent mieux à la seconde vision). Dommage. Car de nombreuses autres – le premier dialogue, la discussion dans la chambre,... – brillent par leur grande beauté et leur efficacité imparable, en toute sobriété.
Mais un tel film – de par sa sobriété justement – s'accommode fort bien de la pauvreté.




Comme This charming Girl (et dans une moindre mesure Love Talk), Ad-Lib Night n’a besoin que d’une caméra, d’une excellente actrice et de leur alchimie pour exister. Han Hyo-Ju, jeune starlette déjà vue dans les séries Non Stop 5 et Spring Waltz ainsi que dans le long métrage My Boss, my Student, est dans ce film transfigurée loin de sa figure de pimbêche télévisuelle, comme cela est souvent le cas lorsqu’ enfin un réalisateur adopte un vrai regard sur ses acteurs au lieu de se voir imposer leur image made in Photoshop lisse et flatteuse fabriquée par les talk-shows et les magazines. Comme Kim Ji-Su dans This charming Girl (elle aussi vient de la télé, avec la série First Love), Han Hyo-Ju casse son image formatée. Il n’est pas question pour autant de s’enlaidir, pas de faux nez ni de prothèses ridicules (quelle idée aussi qu’une actrice doit être moche pour être douée), mais seulement de la montrer la plus brute possible, débarrassée des artifices. Alors elle parle peu et ne s’exhibe pas, toute en retenue, prêtant sa figure ahurie et ses grands yeux aux non-dits d’un film qui s’emploie à faire exister l’absence et à révéler l’invisible.

L’invisible justement, l’indicible plus précisément, semble le leitmotiv du cinéma de Lee Yoon-Ki et le moteur de sa mise en scène – qui, si elle ne se contente pas de l’évidence, ne tombe cependant pas dans le travers inverse de l’artificialité et privilégie la sobriété en même temps qu’un montage franc et abrupt. Ainsi les personnages sont souvent filmés de dos, ou sont placés dans des zones de flou ou d’ombre ; alors que le personnage parlant se situe souvent hors champ, laissant l’expression à celui qui se tait (à ce titre la première scène, une des plus réussies du film, est exemplaire). Et malgré son manque de moyens et son caractère très bavard, Ad-Lib Night n’est pas un film plat. Aussi, malgré la présence de nombreux gros plans (j’avoue, même si c’est mal, que j’aime les gros plans) la mise en scène n’est pas pour autant figée, la caméra (souvent à l’épaule) y étant très mobile et les plans construits avec intelligence. Au sein de ces plans souvent longs et où comme je l’ai déjà dit Lee Yoon-Ki excelle, le réalisateur opère un montage interne (une idée de feignasse de croire qu’un plan séquence se dispense de « montage »), alors que le cadre se resserre autour d’une nuque ou d’un détail insignifiant, accompagnant le regard dans ses égarements. Je l’ai déjà dit cinq mille fois, mais cadrer c’est choisir, ce que l’on montre mais surtout ce que l’on ne montre pas : cadrer, c’est décadrer. Rien de plus naturel pour un film dont le sujet n’est jamais montré.
Car ceux qui ont vu ses premiers films le savent, chez Lee Yoon-Ki les sentiments, la douleur, le sens,... et pour finir le « vrai » film, se dessinent en creux ; l’explicite est définitivement banni. Et ce n’est jamais aussi vrai que dans Ad-Lib Night, son plus beau film (pour l’instant), le plus épuré, le plus pur, le plus poignant, le plus douloureux, le plus authentique, le plus triste, et finalement le plus vivant. Et au delà du vide, Ad-Lib Night c’est l’histoire d’une fille, Myeong-Eun, même si on ne verra jamais son visage.



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Titre : Ad-Lib Night
Titre original : 아주 특별한 손님
Réalisateur : Lee Yoon-Ki
Avec : Han Hyo-Ju, Kim Yeong-Min, Kim Jung-Gi, Choi Il-Hwa,...
Production : KBS
Année : 2006
Disponible en DVD chez HB Entertainement (zone3 NTSC) avec sous-titres anglais.

Publié dans Glop !

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Gilles 04/05/2007 01:27

Tiens si ca t'interesse, j'ai posté un sujet sur le forum de Darcy Paquet. J'ai la flemme de le recopier sur les forums francophones (en fait la flemme de le traduire), donc voila le lien :
http://www.koreanfilm.org/dc/dcboard.php?az=show_topic&forum=101&topic_id=17288&mesg_id=17288&page

Epikt 04/05/2007 16:00

Yop ! merci ! Interessant, et malheureusement ça ne me surprend pas. (pour les autres, voilà un lien cliquable, c'est quand même hachement plus fun)

Gilles 08/04/2007 11:11

Tu te fais toute la filmo de Bae Duna à son anniv ou juste Tube ? Parc que ya quand même des films où elle joue qui sont quand même beaucoup plus intéressant :D

Epikt 08/04/2007 12:53

Toute sa filmo, ou presque   =^..^=Et voui, Tube n'est vraiment pas ce qu'elle a pu faire de mieux (ce qu'elle a fait de pire, c'est plus probable !). Take care of my cat ou Sympathy for Mr Vengeance, c'est déjà hachement mieux.Et surtout Linda Linda Linda !!!! (plus je vois ce film plus je l'aime - bientôt le DVD US ! c'est la grande joie !)

Gilles 08/04/2007 02:08

Mais c'est très bien Windstruck. Je préfère que tu me dises ça plutot que Tube :D

Je croiyais que tu parlais d'élitisme dans la façon d'écrire les critiques. Pour moi, aimer le cinema indépendant, je vois pas en quoi c'est de l'élitisme. Maintenant ça n'empêche pas d'aimer aussi de bonnes grosses bouffonneries :p

Epikt 08/04/2007 09:37

C'est très bien Tube ! ... eeuh ... en fait non, en effet c'est une grosse purge. Ce qui ne m'empêche pas de le revoir une fois par an à l'anniversaire de Bae Doo-Na (qui n'a quand même pas intérêt à me refaire des coups pareils trop souvent).PS : pour l'élitisme, c'est bien cela. Mais une chose en menant à une autre...Il y a des gens pour cracher sur tout ce qui sort dans les multiplexes et ne jurent que par les petits films (un autre élitisme à la française ^^). Mais c'est vrai que les bouffonneries c'est bien aussi.

myamata 07/04/2007 18:49

J'acquiesce pour ce qui concerne la deuxième partie, la description du film m'a confirmé l'envie de voir ce film. Merci.

Je ne vais pas pinailler pour le reste, vous avez de nombreuses expressions françaises que je ne maîtrise pas pour exprimer votre style surabondant :)

Gilles 07/04/2007 12:41

J'avais aussi pris cette critique comme s'inscrivant dans une critique globale du cinema coréen, pas juste une critique du film. Meme si je ne suis pas forcément d'accord avec tout ce que tu as dis, je trouve que c'est bien réfléchi et expliqué. Quand on est assez doué pour faire une longue critique structurée et claire, il ne faut pas se priver sous prétexte que c'est "élitiste". Après ça, évidemment, beaucoup de gens ne lisent pas les longues critiques, mais il faut savoir ce qu'on veut ^_^

En ce qui concerne l'interview, elle est en ligne : http://www.cinemasie.com/fr/fiche/dossier/291/

Epikt 07/04/2007 14:35

Voici le lien cliquable pour les feignasses.

En effet, c'est aussi une pestouille contre le cinéma coréen. Je l'aime bien le cinéma coréen, mais qui aime bien chatie bien comme dirait l'autre.
Par contre petite précision au sujet de l'élitisme, si je revendique clairement le fait d'aimer les cinéastes engagés (artistiquement parlant, pas politiquement ^^), cela ne fait pas pour autant de moi un pourfendeur de blockbusters. Ca la ferait mal pour quelqu'un qui place Windstruck en bonne place de son panthéon cinématographique personnel (pas facile à assumer tous les jours, mais je fais avec :b )