Le film de sabre, ou chambara, voir même jidai-geki (film historique) si on veut opter pour un mot plus généraliste, c’est un peu le genre emblématique du cinéma japonais. Mythique,
sophistiqué, populaire par excellence mais ayant également donné naissance à des oeuvres de grande ambition, il est au Japon ce que le western est aux Etats-Unis (et ce que le film de cape et
d’épée aurait pu devenir chez nous s’il n’avait pas été tant négligé) : l’exploration par le cinéma populaire de ses mythes fondateurs et de son passé épique.
Bref, ne pas l’évoquer au détour de ce cycle consacré au cinéma japonais eut été de mauvais goût (promis, pour la seconde édition je serai de mauvais goût, car après tout c’est bien aussi). D’où
l’idée de vous en présenter rapidement quelques films, des bons bien entendu, emblématiques également. Toutes mes excuses, je connais très mal voir pas du tout le cinéma d’avant-guerre, on attaque
donc directement avec les 50s... faut croire que je ne suis pas à un raccourci près.
Les sept samouraïs de Akira Kurosawa (1954)
Il y a bien eu
Rashomon avant (en 1950), mais c’est
Les sept samouraïs qui après-guerre redonne un coup de fouet à la production de films d’époque. Un film dont je ne suis
personnellement pas trop fan (préférant largement le
Kurosawa plus mûr des années 80 et des films comme
Kagemusha ou
Ran) mais incontournable.
Ce qui a beaucoup joué pour la popularité des
Sept samouraïs, c’est sa grande accessibilité (contrairement aux deux autres films de ma sélection, parfois exigeants), en particulier auprès
du public occidental peu au fait de l’histoire japonaise. En effet cette intrigue – désormais bien connue, d’autant plus qu’elle a inspiré de nombreux autres films et séries, des
Sept
mercenaires de
John Sturges Ã
Seven Swords de
Tsui Hark – de paysans menacés par des bandits faisant appel à une troupe de samouraïs désargentés pour les défendre est
universelle et ne nécessite aucune connaissance prérequise. Pas plus que la dramaturgie du film, qui est surtout une fable épique et humaniste, ainsi qu'un grand film d'aventure.
Mais il est intéressant de remarquer comment
Kurosawa montre ses samouraïs. Pauvres (qui d’autre accepterait de défendre des paysans uniquement contre un repas ?) et humbles, ils sont (Ã
l’exception de l’un d’entre eux qui semble être une résurgence légendaire dans cette flaque de boue) l’antithèse du samouraï mythique, romantique et fantasmé tel qu’il l’est souvent montré. S’ils
sont nobles, c’est par leur coeur et leur engagement plutôt que par leur naissance et leur titre – un esprit incarné par le personnage joué par
Toshiro Mifune, fils de paysan autoproclamé
samouraï et, en négatif, par le dédain des « vrais » samouraïs refusant de servir les paysans.
Hitokiri de Hideo Gosha (1969)
Hitokiri, c’est en quelque sorte l’aboutissement de la démythification du samouraï dans les années 60 :
Hideo Gosha avait déjà bien écorné le mythe avec des films aux titres
français évocateurs comme
Trois Samouraïs hors-la-loi (1964) ou
Samouraï sans honneur (1966), avec
Hitokiri il plante les derniers clous sur le couvercle du cercueil.
Izo Okada, samouraï déchu ou paysan opportuniste (le film ne livre quasiment rien de son passé)(le personnage exista vraiment, comme beaucoup d’autres dans ce film, mais j’avoue ne jamais avoir
potassé leur bio), rejoint le camp des loyalistes (partisans de l’empereur face au shogun), pas par idéologie mais simplement pour exister à travers la renommée que lui procure ses faits d’arme.
Izo est une brute, une bête féroce et devient rapidement l’assassin le plus redouté de son clan. Totalement dévoué à son maître il exécute ses missions avec enthousiasme et sans poser de question,
avant de prendre conscience de son instrumentalisation et de la fourberie de ses maîtres.
La mise en scène de
Gosha est de grande classe comme de grande efficacité, sèche et sans fioritures mais aux cadres impeccablement composés. D’une violence sourde en parfaite adéquation avec
son sujet, elle accompagne un
Shintaro Katsu véritablement habité par son rôle et qui incarne un Izo incroyablement humain derrière sa bestialité.
Plus que sombre,
Hitokiri est à l’image de son personnage un film féroce et sale. L’honneur du samouraï n’y a plus sa place, tout est bon pour parvenir à ses fins, intrigue, lâcheté et
assassinat. Izo voit ses repères moraux s’ébranler et pris à son propre jeu ne peut finalement plus reculer. A peine pourra-t-il libérer la femme qu’il aime de ses dettes dans une pathétique quête
de rédemption avant de crever comme un chien, lui qui un temps a rêvé d’être l’égal d’un samouraï.
Les derniers samouraïs de Kenji Misumi (1974)
Le genre est en déclin mais il y en a toujours quelques uns pour faire des films. Non des moindres étant
Kenji Misumi qui en même pas trois ans enchaîna quatre épisodes de l’excellentissime
série
Baby Cart avant de réaliser
Les derniers samouraïs. Une oeuvre de longue haleine et oh combien de
circonstance, et qui, le réalisateur décédant l’année suivante, restera son testament.
Comme
Hitokiri, mais avec un point de vue différent,
Les derniers samouraïs se situe lors de ce basculement essentiel en l’ère Edo et l’ère Meiji (1868), et du passage du système
féodal sous l’égide du shogunat au Japon impérial et son ouverture au monde extérieur. La fin de la caste des samouraïs et la naissance d’un monde occidentalisé ; la fin d’un mythe. Le film est
alors astucieusement structuré en deux parties, marquant la dichotomie fondamentale entre les deux mondes, la profondeur du film se révélant à la confrontation de ces deux parties, de même que les
dilemmes et les choix des personnages.
Alors le regard de
Misumi n’est pas dénué d’ambiguïté : non sans romantisme dans sa vision du samouraï, son film arbore une tonalité parfois nostalgique, déplorant la perte de valeurs et la
lâcheté de la nouvelle époque, il est aussi résigné et lucide quand à la nécessité d’accepter la modernité et d’y vivre le plus dignement possible. Non sans une pointe d’amertume peut-être. Alors
qu’il réalise le film à une époque où – à l’exception de sa forme violente et cynique à laquelle
Baby Cart donna brièvement un second souffle – le chambara perdait les faveurs du public et
des producteurs, je me demande s’il ne faut pas y voir un petit sous-entendu. Un film d’adieu en somme.
Je me surprends moi-même à parler de vieux films, c'est dingue...