[Mini Glop] Le cercle du suicide - Usamaru Furuya

Publié le par Epikt


« Les autres ne peuvent pas voir les blessures de notre coeur. C'est pour cela que nous gravons les traces de notre souffrance sur notre corps. »


Film culte, Suicide club est à l’origine un roman immédiatement adapté au cinéma par son auteur, le très éclectique Sono Shion. Puis, ce dernier souhaitant voir son oeuvre adaptée sur différents supports, il contacte Usamaru Furuya en vue d’une déclinaison en manga. Peu connu dans nos contrées et c’est fort dommage, Usamaru Furuya est un auteur assez difficile à cerner et à l’oeuvre extrêmement diverse, voie même protéiforme. Il est ainsi l’auteur de La musique de Marie, jolie fable fantastique (publié en France par Sakka), d’histoires de lycéennes pop et décalées comme Short cuts (publié en anglais par VIZ) et surtout de Palepoli, délire expérimentalo-humoristique assez surprenant (partiellement publié en anglais par VIZ dans l’anthologie "Secret comics Japan"). Un auteur plutôt intéressant donc, aux talents multiples, non des moindres étant de savoir ce qu’il veut : il accepte d’adapter Suicide club, mais à condition de pouvoir réécrire totalement le scénario et de pouvoir le faire à sa sauce.

Le point de départ est le même : le très spectaculaire suicide de 54 jeunes filles en gare de Shinjuku. Mais Furuya se distingue d’emblée : il fait survivre l’une des filles, Saya, dont le manga va suivre les pas. Cette simple hypothèse de départ induit une oeuvre totalement différente de l’original, tant au niveau de l’histoire proprement dite (de façon évidente) que d’autres caractéristiques du manga.
Ainsi, alors que le film pouvait se voir comme un thriller basculant par la suite dans un philosopho-psychédélisme délirant, le manga adopte un ton empruntant davantage au fantastique. On perçoit en particulier l’influence de Tomie (premier manga de Junji Ito et une des oeuvres fondatrices du manga fantastico-horrifique moderne), en particulier le caractère contaminant du personnage de Mitsuko (un prénom récurent dans l’oeuvre de Shion), glissant d’un corps à l’autre et immortelle, propageant ad vitam aeternam la mort autour d’elle. Référence de toute évidence explicitement revendiquée, le grain de beauté sous l’oeil gauche de Ryôko/Mitsuko renvoyant directement à la caractéristique physique principale du personnage de Ito, un point commun trop appuyé pour n’être qu’une simple coïncidence.
Le second point sur lequel l’adaptation de Furuya se distingue du film est le point de vue adopté qui est ici exclusivement adolescent, particulièrement à travers Kyôko, l’amie intime de Saya. Le propos s’en trouve évidemment changé : plutôt que l’incompréhension des adultes pour leurs adolescents, Furuya se concentre justement sur ce malaise adolescent que les adultes ont tant de mal à saisir. Sa vision est très sombre, voir carrément désespérée : isolement, repli sur soi, prostitution, brimades,... le quotidien de Saya n’est pas tendre. Et pour elle comme pour toutes celles qui s’identifient à elle, l’automutilation puis le suicide semblent être le seul moyen d’attirer les yeux des autres sur leur souffrance.
Le dernier gros point de divergence concerne l’existence même du fameux « cercle du suicide ». Alors que Shion insiste à de nombreuses reprises sur l’inexistence du cercle (en particulier dans Requiem pour Noriko), celui-ci se réduissant presque à une légende urbaine poussant à l’imitation, chez Furuya il acquière une existance physique incontestable, se reformant autour de la survivante après chaque suicide collectif.


Mais malgré ces différences, sur le fond comme sur la forme, le manga de Furuya traite en fin de compte des mêmes thèmes que le film original. C’est d’ailleurs cela qui rend cet exercice d’adaptation particulièrement intéressant.
Le thème principal reste l’isolement et le manque de lien entre les individus. D’où repli sur soi et refuge auprès des seuls à prêter une oreille attentive et à questionner leur relation aux autres et à eux même : le groupe Desert et l’assemblée d’enfants dans Suicide club, Mitsuko dans Le cercle du Suicide. Ce manque de lien encourage la formation de communautés (sur internet et irl) qui rassemblent les âmes perdues (et futurs suicidaires), unis par des rituels douloureux (prélèvement de peau dans Suicide club, automutilation et tatouage dans Le cercle du suicide). Transversalement, les deux oeuvres parlent donc aussi de la fascination pour la mort et la souffrance, et de leur utilisation par l’adolescent comme moyen de révolte et de différenciation, et finalement surtout comme moyen de communication. De même de l’effet de mode qui en découle, même si les approches sont différentes : la légende urbaine suscitant imitations et dérives trouve son écho chez Furuya dans l’attitude contaminante, virale, du personnage de Mitsuko et dans l’amplification du phénomène dont elle est l’origine.

Et même si en chipotant un peu on pourra trouver l’édition française plutôt médiocre et regretter que tant d’un point de vue graphique que narratif le résultat est en deçà de ce qu’on était en droit d’attendre d’un tel mangaka, il n’en reste pas moins que Le cercle du suicide, en réussissant à allier fidélité au propos d’origine et approche inédite et personnelle, est un exercice d’adaptation particulièrement concluant. Ainsi que, même détachée de son modèle, une oeuvre à part entière plutôt intéressante.



Articles liés :

> Sono Sion
> Suicide Club (film) de Sono Sion (sur le pinku-blog de Mayku)
> Suicide Club (film) de Sono Sion (critique révisée)




*****************************


Titre : Le cercle du suicide
Auteur : Usamaru Furuya (d'après Sono Shion)
Traduit du japonais par Naomiki Sato et Marie-Saskia Raynal
Edition originale : 2002
Edition française chez Casterman (collection Sakka) : 2005
 

Publié dans Mini Glop

Commenter cet article

MeTaL_PUTE 30/07/2008 16:45

En fait c'est Mururoa... Et pas Muruoa. :P

J'ai terminé Le cercle du suicide il y a peu et pour moi ça a été un gros coup de coeur, plus que le film (différent certes), mais dont l'évolution "philosopho-psychédélique" comme tu l'appelles m'avait moyennement plu.

En manga déviant, sinon j'ai bien aimé Panorama of hell, je suppose que tu l'as lu.

Epikt 31/07/2008 10:51


Oui, je l'ai lu, j'aime beaucoup Hideshi Hino. Je te conseille Serpent Rouge si tu ne l'a pas encore lu.


pich 19/10/2006 17:50

je l ai lu,et cest superbien! merci pour les bonnes infos de ce blog.au fait ,ke penses tu des BD de Muruoa (vampyre,la jeune fille aux camélas...)c est mon coup de foudre de l été.tchaw

Epikt 19/10/2006 17:50

Tu veux surement parler de Suehiro Maruo  (Muruoa c'est l'atol de Polynésie où l'Etat français faisait ses essais nucléaires lol )J'avoue être partagé à son sujet (tout en soutenant totalement la traduction d'un tel auteur, qui a mon sens est une figure centrale de l'ero-guro).Autant il est un excellent illustrateur, qui n'a pas son pareil pour rendre une ambiance, son étrangeté, sa perversité, etc. Autant je trouve qu'il pêche quand même pas mal du coté de la naration.(j'y pense, si t'aimes Maruo, peut-être seras-tu intéressé par Midori l'adaptation en anime de La jeune fille aux camelias)=^..^=PS : puisque tu sembles apprécier les mangas un peu déviants, connais-tu Mutant Hanako ? c'est indispensable et c'est ici.