Ces derniers temps le cinéma asiatique est à la mode, et globalement on ne va pas s’en plaindre. Que ce soit au cinéma ou en DVD il suffit de jeter un oeil aux plannings de sorties pour constater
que l’extrême orient a la cote. Mais sans appeler à la surenchère éditoriale, force est de constater que ce qui nous arrive dans notre épicerie de quartier est bien loin de l’exhaustivité, et que
plutôt deux fois qu’une des oeuvres essentielles sont laissées sur le carreau (et que si votre serviteur avait son mot à dire, il échangerait volontiers deux trois blockbusters d’action coréens
contre autant de teen-movies japonais).
Raison de plus pour saluer la programmation de l’Etrange festival
[2] qui cette année encore fut furieusement éclectique – du grand portnawak tout frais (
Great Yokaï War de
Takashi Miike) à la vénérable bizarrerie (
Un chien andalou de
Luis Buñuel) en passant par la rareté culte (
La montagne sacrée d’
Alexandro
Jodorowsky – j’en profite pour confirmer que
Jodo, l’homme comme le réalisateur, fume vraiment la moquette – et cette année bien davantage nipponne
que mauvaise, avec deux hommages consacrés à des réalisateurs japonais,
Norifumi Suzuki (
Le pensionnat des jeunes filles
perverses,
Le couvent de la bête sacrée,...) et, puisque c’est de lui dont il s’agit ici,
Sono Shion.
Sono Shion (ou
Sono Sion) fait sans aucun doute partie des susmentionnés réalisateurs essentiels ne bénéficiant pas (et c’est là chose
honteuse) de distribution en France en dehors quelques festivals. Et même si contrairement à ceux de
Shunji Iwai (
All
about Lily Chou Chou,
Swallowtail butterfly) ou
Akihiko Shiota (
Gaichu) aucun de ses films n’a pour l’instant tutoyé la perfection (dans la mesure où la perfection peut être atteinte), ils sont, à l’instar des oeuvres de
Hideaki Anno [3] (
Love & Pop,
Ritual),
Okuhara Hiroshi (
A blue automobile) ou dans un registre plus radical
Kei Fujiwara
(
Organ), des films certes bancals, mais incroyablement sincères et singuliers, brandissant haut et fort la liberté de ton qui fait du cinéma japonais le
plus foisonnant, inventif et par conséquent le plus intéressant.
S’il a été révélé avec
Suicide club,
Sono Shion n’en était pourtant pas à son premier essai. Cependant ses
premiers films – huit en tout, si aucun est passé entre mes filets, de
Ore wan Sono Sion da (1985) à
Utushimi
(2000) – sont assez obscurs et pas forcément très trouvables, je ne les cite ici que pour mémoire et pour la beauté du geste, ne pouvant vous en dire davantage pour la simple et bonne raison que
je ne les ai simplement pas vu (et n’en sais pas assez pour faire semblant). Donc voilà,
Suicide club débarque à la face du monde et
Sono Shion avec. Mais comme 1, je ne veut pas être redondant et 2, ne veux surtout pas assimiler
Sono Shion à ce seul film, je
profite de ma
petite critique sur le pinku-blog de Mayku pour vous y renvoyer. Car
s’il est vrai qu’il s’agissait du seul film de
Sono Shion vraiment disponible en occident (cad avec des sous-titres – ce qui n’est désormais plus vrai
suite à la sortie du DVD hongkongais de
Strange Circus) le raccourci «
Sono Shion =
Suicide club » est on ne peut plus simpliste, le bonhomme étant, en plus de sa carrière de cinéaste, aussi poète et écrivain – fondateur du groupe de poètes
activistes "Tokyo Gagaga" (même si ça nous passe un peu au dessus de la tête) – et surtout
Suicide club n’étant en aucun cas représentatif de l’ensemble
de son oeuvre. Et en plus de la fiction et du documentaire, la légende lui prête même une incursion dans le porno gay (je demande à voir), c’est dire l’éclectisme du bonhomme.
Quoi qu’il en soit, une fois
Suicide club réalisé et rencontrant un succès international (enfin, tout relatif quand même),
Sono Shion n’a plus rien fait au cinéma durant trois années. Pour revenir en 2005 et tourner coup sur coup quatre films en même pas deux ans :
Strange circus,
Comme dans un rêve,
Requiem pour Noriko et
Hazard (pas vu ce dernier), les trois premiers étant projetés cette année à l’Etrange festival, pour le plus grand bonheur de votre serviteur.
(Strange
circus)
Disponible depuis peu en DVD HK (donc sous-titré),
Strange circus est le film le plus expansif et le plus extravagant de
Sono Shion, et peut-être le plus proche de
Suicide club. Pas forcément dans ses thématiques, ni même au niveau de la
structure, mais au sens où ceux ayant apprécié l’étrangeté de
Suicide club ont de belles chances d’apprécier
Strange
circus, qui va encore plus loin dans les délires visuels et les effusions gores. De
Suicide club, on y retrouve la brutalité et la violence, le
décalage provoqué par l’ironie, l’exubérance baroque héritée du visual kei et des comédies musicales déviantes à la
Rocky Horror Picture Show. Mais poussé
encore plus loin, au service d’une tragédie familiale torturée : l’histoire de Mitsuko, jeune fille abusée par son père et tabassée par sa mère, et qui après avoir tué cette dernière lors d’une
dispute s’imagine prendre sa place. L’histoire aussi de Taeko, romancière à succès qui écrit ce roman et que la folie guette.
Cet imbroglio scénaristique parsemé de miroirs – comme obsédé par sa propre image – est certes un peu bancal (mais quel film de
Sono Shion ne l’est pas ?),
mais le film vaut surtout pour ses fulgurances visuelles et sa cruauté perverse et sophistiquée qu’on jurerait tout droit sortie d’un manga de
Suehiro
Maruo. En fait,
Strange circus est vraiment pervers, tant pour ce qu’il montre (folie, automutilation, pédophilie,...) que dans ses circonvolutions
scénaristiques
Comme dans un rêve est à priori un film plus personnel ; plus tranquille comparé à ses autres réalisations. Mais il ne faut pas pour autant s’attendre à
un film plus sage. Car en effet si tout cela commence très calmement – avec une tonalité crue et réaliste, tourné à l’épaule avec une DV encore plus instable qu’à l’accoutumée –, l’ordinaire à
peine troublé de ce comédien un peu raté explose tout d’un coup (et le film avec) lorsque ses rêves prennent le pas sur son existence. Il rêve, il se rêve, il rêve qu’il rêve, ainsi de suite en
un film gigogne duquel le spectateur à bien du mal à démêler le moindre fil. D’un certaine manière,
Comme dans un rêve fait penser à
Takeshis’ de Takeshi Kitano,
délire portnawak et introspectif, plein de faux-semblants et se mordant joyeusement la queue, particulièrement obscur tout en laissant transparaître un nombre incalculable de significations.
Et en toute honnêteté,
Comme dans un rêve est un film plutôt incompréhensible au premier abord, et je sollicite donc votre clémence et attendrai une
deuxième vision avant de me lancer plus en avant dans des hypothèses audacieuses. Ce film a toutefois l’immense intérêt de révéler explicitement l’importance du rêve, du fantasme et de
l’inconscient dans l’oeuvre de
Sono Shion, thème revenant régulièrement en sous-main, en particulier dans
Strange
circus, film avec lequel
Comme dans un rêve partage contre toutes apparences de nombreux points communs.
Last but not least (car je garde toujours le meilleur pour la fin),
Requiem pour Noriko est présenté comme une préquelle
Suicide Club, ce qui autant le dire de suite n’est pas vraiment le cas (mais que voulez-vous ? l’inventivité des attachées de presse est sans limite). Il s’agit
plutôt d’une variation, d’une trajectoire parallèle, les deux films étant liés par la scène récurrente du suicide des 54 lycéennes à la gare de Shinjuku. Ainsi, au dela de considérations
préquelle/séquelles,
Suicide club et
Requiem pour Noriko peuvent être vus comme un diptyque sur l’adolescence, la
rupture sociale et le malaise relationnel (voir même un triptyque si on y inclus
le manga de Furuya qui, même s’il est davantage centré sur la question adolescente, est articulé à
Suicide club d’une manière assez
similaire).
Rythmé 2h40 durant par une omniprésente voix-off (d’une importance telle que je déconseille au plus haut point un visionnage non sous-titré – sauf si vous parlez le japonais),
Requiem pour Noriko pourrait passer aux yeux de certaines personnes pour un film lent, atrocement bavard et voir même sacrément chiant (spéciale dédicace à la madame
qui n’a rien compris au film). Mais ça serait ignorer la puissance d’évocation du film, malgré ses longueurs et une durée plus que conséquente. Car contrairement aux autre films de
Sono Shion (ceux que j’ai eu l’occasion de voir en tout cas) qui sont battis comme des fulgurances et se seraient essoufflés une fois dépassé 1h40,
Requiem pour Noriko adopte une forme plus littéraire, plus posée, qui se devait d’être étalé sur une durée plus longue. Tout comme
Eureka de
Shinji Aoyama dont les très longues 3h20 se révèlent essentielles à l’établissement des personnages et de leurs
relations d’une profondeur psychologique insoupçonnée sans tomber dans le didactisme lourdingue, les 2h40 de
Requiem pour Noriko sont nécessaires à
l’élaboration de son minutieux développement, à ses multiples cheminements et à l’établissement d’une ambiance particulière – de celles qui s’insinuent imperceptiblement et donc demandent le
temps, glissant peu à peu dans une douce et indicible étrangeté.
Cette étrangeté, un premier temps dissimulée par une idyllique banalité (la famille idéale jouée par des acteurs pour le plaisir de célibataires névrosés) tombant doucement dans l’horreur
fanatique et irrationnelle (suicide, meurtres « scénarisés » aux victimes consentantes) fait de suite penser aux romans de
Murakami Ryu. La destinée de
Kumiko (née dans une consigne automatique) évoque bien entendu
Les bébés de la consigne automatique, mais avec sa structure à narrateurs multiples et ses
chemins se chevauchant les uns les autres,
Requiem pour Noriko renvoie surtout au sensationnel et indispensable
Lignes. Mais au delà de leur ressemblance formelle, les deux oeuvres marquent par leur profond nihilisme et le sentiment de désespoir mêlé d’incompréhension qui les
habite.
(Requiem pour
Noriko)
Après tout cela, il me tarde de mettre les yeux sur
Hazard, son nouveau film, ainsi que de voir se réaliser son prochain projet dont le pitch (du moins ce
qu’il a pu nous en dire au festival) fait furieusement penser à du
Shintaro Kago dans sa meilleure forme.
Shion
aurait aussi réalisé un épisode de la mini-série
Jikô keisatsu. En espérant que ces réjouissances nous soient bientôt disponibles dans des versions
compréhensibles : messieurs les éditeurs japonais, j’ai beau être prêt à faire des efforts, mais y en a raz le cul des DVD non sous-titrés – ceci était le cri de désespoir d’un fan de cinoche
japonais frustré (mais heureux quand même).
notes :
[1] Grand succès de j-pop donnant son titre à un film de Sono Shion (Comme dans un rêve)
(« Qu'est-ce que tu cherches ? Est-ce que tu va encore le chercher ? Ne veux-tu pas essayer de te plonger dans un rêve, dans un rêve ? »)
[2] L'édition 2006 s'est déroulée du 30 aout au 12 septembre. Voui, je sais, ça fait 2 semaines, mais que voulez vous je suis
lent.
http://www.etrangefestival.com/
[3] Si les réalisateurs cités n'ont jamais bénéficiés de distribution en France, le cas de Hideaki Anno est plus
complexe, puisque c'est à lui que l'on doit l'anime Neon Genesis Evangelion, mondialement connu. Toutefois, aucun de ses films live (bien plus radicaux)
n'a été distribué hors Japon.
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pinku-blog de Mayku)
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Suicide Club (critique révisée)
>> Le cercle du suicide de
Usamaru
Furuya (manga)
Liens :
>>
Sono Shion :
site officiel /
fiche IMDB
>>
Strange circus :
trailer
>>
Requiem pour Noriko :
site officiel /
trailer 1 (sta) /
trailer 2
>>
Comme dans un rêve :
site officiel /
trailer 1 /
trailer 2
>> Hazard :
site officiel /
trailer