[Pas Glop] Une vérité qui dérange - Davis Guggenheim

Publié le par Epikt


Parfois je suis naïf, trop naïf.
Je pensais que cette vérité là serait aussi facile à aborder et à démonter qu’un film de Michael Moore, et c’est donc la fleur au fusil que je me rends à la projection de Une vérité qui dérange, film dont je ne savais que trop rien sauf que ça parlait de Al Gore et de réchauffement climatique. Me voilà donc dans la salle entouré de gros beaufs qui bouffent du pop-corn et rigolent à la pub du Parisien (oui oui, celle qui tourne dans les cinoches depuis trois bon mois – entre nous, c’est un bon moyen de reconnaître les films qui attirent ceux qui d’habitude ne vont pas au cinéma) et je me réjouis en secret d’aller voir un film de merde entouré de gros blaireaux.
Et finalement je ne sais pas trop par quel bout prendre ce film.

On pourrait même se poser la question si c’est bien un film. Eternelle question que de savoir si l’identité cinématographique tient du support ou au contraire du langage utilisé. Ne nous y trompons pas, Une vérité qui dérange n’est pas un film, ou si peu, mais une conférence filmée (en gros, on est proche du talk-show monologué). Il ne s’agit finalement d’un simple renversement de support : là où dans une conférence les séquences filmées projetées sur écran servent d’illustration elle constituent ici une sorte d’alibi au film pour sa sortie en salle, le gros du film étant constitué des conférences de l’ex-candidat aux élections US.
La délicatesse à aborder ce film (et mon hésitation à en parler en ces pages) provient probablement de ce caractère résolument non-filmique. Et ce manque d’attribut cinématographique oblige en quelque sorte le critique à délaisser sa vocation première et à aborder le sujet du fond, du discours. Ce qui n’est à vrai dire ni son « rôle » ni son domaine de compétence. Je vais essayer d’esquiver tant que faire se peut, mais encore une fois, c’est dur.

Alors certes on peut se pencher sur la forme du discours de Gore, et le critiquer de la même manière dont on critique un film, un article ou un livre. Sur ce plan, c’est sans grande surprise : c’est efficace et admirablement rodé. Al Gore va jouer sur différents niveaux, les alternant au fil de son discours. Ainsi il s’appuiera sur une caution « scientifique » de chiffres, de graphiques et de déclarations d’experts, dans une volonté évidente d’apporter une rigueur à son discours ; rigueur bien illusoire (encore plus au cinéma qu’en conférence, oùl’on peut interpeller l’orateur pour lui demander des précisions ou des sources, et surtout consulter des comptes rendus plus précis). Al Gore va aussi beaucoup jouer sur l’humour – ressort oratoire bien connu – un premier temps pour détendre l’atmosphère, mais surtout avec la volonté de ridiculiser ses contradicteurs, ce qu’il s’évertuera à faire de manière quasi systématique. Il va aussi s'appuyer sur la connivence. Grâce à l’humour bien entendu, mais aussi en précisant bien à chaque fois que tel spécialiste est son ami et que tel expert est sa connaissance. Finalement Al Gore c’est le pote à tout le monde. Bien évidemment, il va se servir sans se faire prier des catastrophes vécues par les américains, en premier lieu le passage de Katrina en Louisiane (même s’il faut reconnaître qu’il choisit son lot de catastrophes naturelles un peu partout dans le monde). Plus surprenant (quoi que) et plus discutable est son utilisation de la fibre émotionnelle, sentimentale et familiale, voir même en un certain sens patriotique. On va alors apprendre, photos et films d’archive à l’appui, que son père élevait des taureaux et adorait ça ou encore qu’il cultivait du tabac jusqu’à ce que sa nièce meurent d’un cancer du poumon. On voit aussi le jeune Al Gore s’amuser en travaillant dans les champs paternels ; plus tard le même nous affirme que quand son fils a failli mourir dans un accident de voiture il a redéfini ses priorités dans la vie. Le politicien est un homme comme tout le monde, you know ?
Enfin, Al Gore en tout cas. C’est d’ailleurs l’un des seuls aspect cinématographiquement élaboré du film, qui transparaît lors des parties « reportage » du film (en gros une infime partie). Outre les passages dans lesquels Al Gore est vu de dos avant d’entrer sur scène, en ombre noire découpée sur les projecteurs avec une telle insistance qu’on s’attend presque à le voir s’approcher du micro et prononcer « hello, I’m Johnny Cash » (ça c’est la facette « Al Gore est une star »), on note dans de nombreux passages un rapport quasi intimiste à la caméra (ça c'est la facette « Al Gore est un homme »). Un exemple flagrant lors de sa défaite contre Georges Bush (curieusement et heureusement quasiment absent du film, du moins physiquement et nommément) : alors que Bush est filmé de loin, la plupart du temps en plongée, Al Gore est filmé en légère contre plongée en des gros plans sur son visage marqué. Le nabot gesticulant et arrogant, mais en fin de compte méprisable contre l’homme fort et intègre, mais surtout humain. Une belle leçon de communication en somme.
On pourra quand même se demander la pertinence de son transfert en film. Si intrinsèquement elle doit être quasi nulle (voir moins que ça, ne bénéficiant pas de la présence physique du conférencier) – je ne vais pas m'apesantir – médiatiquement et d’un point de vue de la communication pure l’impact est de manière évidente décuplé par la puissance médiatique (et par son rayonnement dans les autres média) auprès du grand public tout d’abord, puis par ricochet auprès de la sphère politique.

(Al Gore et son amie la Terre)

Mais il est surtout très regrettable – d’autant plus venant d’un politique – qu’Al Gore s’en tienne à dresser un bête constat : la Terre se réchauffe, c’est la faute des gaz et dans quelques années on va avoir les pieds dans la flotte. Et c’est à peu près tout.
Dans une scène à mon sens très significative, quand une femme dans l’assemblée de l’une de ses conférences lui demande quelles solutions il préconise (la question qui me brûlait les lèvres dès le début du film), il répond en substance : « Si nous faisons les bonnes choses nous créerons de la richesse et de l’emploi. » (Voui, je sais, ça parait hallucinant dit comme ça, mais croyez moi chez certains ça passe tout seul.) Certes, plus tard il parlera de réduire les émissions de gaz à effet de serre (ah bon ?), d’énergies de substitution, d’isolation thermique, de politiques d’économie d’énergie,... mais pas forcément de manière plus approfondie que ce que je viens de vous faire. Pas une fois il ne mettra ces solutions potentielles à l’épreuve, n’évaluera leur impact environnemental et encore moins leur faisabilité économique. De la même manière il survolera rapidement, voir même passera sous silence des problèmes qui me semblent pourtant essentiels, comme la surpopulation mondiale ou la croissance rapide des besoins en énergie des pays émergeants. A aucun moment – et ce malgré ses appels constants à des changement radicaux – il ne remettra en cause la quête actuelle de croissance économique et démographique. C’est pourtant à mon sens le nerf de la guerre.

J’ai dit plus haut que la rigueur que voulait bien afficher Al Gore était illusoire, mais c’est le propre de tout documentaire filmé. Privé de support non éphémère (comme un document papier), le spectateur confronté à cette avalanche de courbes, de graphiques, de schémas animés, etc. est-il en possibilité de vérifier les affirmations de Al Gore ? Plus grave, a-t-il le temps de se poser sur le problème et d’exercer son jugement critique ? Il est probable que non. On se retrouve donc face à un discours en forme de parole d’évangile, d’autant plus irréfutable qu’il est d’emblée présenté comme « vérité ». Du fait de ce caractère éphémère, le documentiare film ne peut avoir valeur de démonstration, tout au plus peut-il alerter et attirer l'attention.
Effet pervers, le spectateur qui ne s’en laisse pas compter en vient à douter. Enfin, moi en tout cas. D’autant plus quand on me sort des énormités comme « nous pouvons réduire nos émissions de CO2 à zéro » (c’est même écrit noir sur blanc dans le générique). Mes amis, je crains qu’il ne soit temps d’arrêter de respirer.

On pourra enfin se poser la question de l’utilité et du caractère subversif d’un tel film dans notre pays. Je veux bien croire que ce genre de propagande ait un impact sur une population d’américain moyen conservateur et chrétien qui s’insurge « ces conneries de réchauffement climatique c’est une invention des fornicateurs communistes pour détourner les braves gens de la foi et de la prière » (tant qu’à utiliser un gros cliché qui tache) et que dans un pays n’ayant pas ratifié le protocole de Kyoto cette vérité puisse déranger. Mais qu’en est-il chez nous où c’est la doctrine officielle et où il est impossible de remettre en cause cette théorie (cf l’accueil reçu par Etat d’urgence de Michael Crichton – ce indépendamment de la qualité discutable du roman) ? Dans ce genre de contexte on rassemble plutôt les gens dans les salles de cinoche pour ce qui semble davantage être des séances de branlette collective que de réflexion critique : « oh ! t’as vu ? les ours polaires meurent (émouvante et ridicule scène en animation 3D) et l’atmosphère est polluée, on fait vachement bien de manger bio et de rouler en Toyota à moteur hybride ».
Et oui, on est les gentils, nous qui avons compris depuis longtemps le problème et trions nos déchets quand c’est pas trop fatigant. Y a donc pas de raison pour ne pas applaudir ce soporifique mais nécessaire enfonçage de portes ouvertes. Car ne nous voilons pas la face, dans nos contrées civilisées, bien pensantes et responsables, cette vérité rassure plus qu’elle ne dérange.






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Titre : Une vérité qui dérange
Titre original : An Inconvenient Truth
Réalisateur : Davis Guggenheim
Avec : Al Gore,...
Durée : 1h38
En salles le 11 octobre 2006
 

Publié dans Pas Glop

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Val Hel 06/05/2009 18:41

Si c'est à peu près tout ce que vous avez vu, il vous faut autre chose que des lunettes...

Actias 17/05/2008 21:51

Bravo l'auteur,

Je m'etais egalement permis de taper sur gore (http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=29685) et je me posais la question de savoir pourquoi une vérité censée déranger bénéficiait des feux de la rampe ... depuis le forcing des agro carburants je comprends.

Nous sommes le peuple, on créé des mythes pour nous manipuler. Regardez une derniere fois le monde avec vos yeux innocents puis regardez Zeitgeist:
http://video.google.com/videoplay?docid=3767487358149440770&q=zeitgeist+french&ei=7qAISOu-EJ762wKkv7ygAQ

Epikt 17/05/2008 23:25


Je mets les liens clicables : l'article et la vidéo.


Ubik 13/10/2007 09:53

Hop !Un prix nobel de la paix compensé carbone.Enfin peut-être...Avec Al Gore, c'est vraiment de développement du râble.

Epikt 13/10/2007 11:57

Moué, j'ai découvert ça hier soir en couverture de l'exemplaire de 'Direct soir' que lisait mon vis-à-vis dans le métro. Me suis fait la réflexion "nooooon ! c'est quand même pas pour son film !".(même, soyons honnètes, son boulot ne s'arrète pas à ça)(et pis ça va booster l'audiance de cet article, cool)

Neric 27/11/2006 13:35

Je me vois être largement d'accord avec toi, en effet, ce 'film' n'est rien de plus qu'un 'talk show' transformé en monologue, avec un publique qui ne semble pas vraiment comprendre les enjeux du problème, pas d'intéractions, des faits des faits, quelques images...
Cependant, il est vrai que ce Monsieur met le doigt sur un problème inquiétant... Je te lis de Chine, à Beijing, où je sens tous les jours la pollution m'attaquer les bronches...
"Quand la Chine s'éveillera, le monde tremblera..." On est en plein dedans...
Bonne continuation, super blog !

Flo 24/11/2006 21:23

Je pense (ca m'arrive) qu'il faut de tout pour que les gens se remmettent un peu en question sur leurs modes de vie, et même des vérités qui dérangent pas beaucoup et des belles images de Arthus Bertrand et de beaux reportages plein de jolies images de forêts coupées et tout et tout, avec des pubs de 4*4 au milieu de l'émission.On peut pas demander à tout le monde de lire l'étude anglaise sur les impacts sur le réchauffement climatique, et les ricains ne sont pas les seuls à avoir besoin de reportages débiles volant au raz des paquerettes pour voir les conneries de ce monde (je parle de mickael moore qui fait aussi un tabac en France, et même gagne des palmes dans des festival de cinéma pas encore trop commercial). Les francais ne sont pas plus intelligents, c'est juste qu'aux USA il y a plus de cons, parce qu'il y a plus de gens (il y a aussi plus de gens intelligents d'ailleurs)L'étude économique est peut être plus intéressante, mais pas forcément plus efficace, car dans le cadre du réchaufement climatique on est dans de l'action collective, ca veut dire que tout le monde doit y participer. Pour ca y'a deux solutions, ou tu informes tout le monde, avec les moyens adaptés à chacun (Mickael Moor, Al Gore, des études techniques du GIECC, des études d'économistes anglais...), ou alors tu fais de l'action collective forcée, avec une belle petite dictature, ou des penseurs qui pensent mieux que tout le monde dirigeront le monde pour en faire quelque chose de bien. Ca s'est déja fait ....

Epikt 25/11/2006 10:48

Je ne pense pas avoir parlé de qui est le plus con des américains ou des français (peut-être de façon ironique).La distinction que j'ai faite c'est qu'en France ce film va dans le sens du discours dominant, voir imposé, alors qu'aux USA il est à contre courant.Mais après tout, je ne suis pas là pour juger du message politique de ce film, tout ce qui m'interesse c'est de savoir si ça ressemble à quelque chose.Et j'avoue que j'aime pas trop les pamphlets, en tout cas les pamphlet qui se font passer pour ce qu'il ne sont pas, à savoir des reportages.Le problème de ce genre de film (surtout Michael Moore, Al Gore étant "sauvé" par la forme de conférence de son film) c'est de ne pas battir d'argumentation et/ou de ne pas l'étayer, au profit d'un étalage de "démonstrations par l'exemple" très photogéniques.