[Brainstorm] Manga, paradoxes et superficialité

Publié le par Epikt

C’est la folie, la frénésie, l’enthousiasme, tout ce que vous voulez, et les chiffres mis en avant sont énormes (*). 2006 fut décidément l’année du manga : tout le monde en a parlé, tout le monde a écrit dessus, tout le monde a sorti son numéro spécial manga, tout le monde a écrit son bouquin sur le manga. A croire que les gens craignent plus le péril jaune que l’indigestion et la redite.
Et pis je me suis dis que moi aussi je pouvais bien l’écrire mon article sur le manga. Surtout qu’il y a sur le sujet quelques points qui me turlupinent sévère. En particulier lorsqu’un soir Mayku me branche sur la « japoniaiserie », mot par lequel il évoquait l’ensemble des comportement « niais » des fans de manga, qui souvent en viennent à devenir « fan du Japon » (pour ce que ça peut bien vouloir dire). Terme que nous avons assez vite abandonné au profit d’un autre que nous cherchons encore (les propositions sont les bienvenues), car finalement à l’opposé du sens que nous voulions lui coller. Avant de continuer plus en avant, un peu d’histoire pour votre culture générale personnelle : le mot « japoniaiserie » a été inventé en 1872 par Jules Champfleury pour désigner la fascination pour le Japon d’un certain nombre d’artistes et d’hommes de lettres de l’époque, dont son compagnon de plume Charles Baudelaire. Le terme fut ensuite repris (en connaissance de cause ?) par le magazine Télérama dans les années 90 pour cette fois montrer du doigt la montée en puissance des manga et anime, et de la fameuse « culture manga » dans son ensemble (il est toujours bon de rappeler que ces @$&#! de Télérama ne se sont pas toujours pognés sur le premier manga venu). Dans les deux cas on a affaire au mépris de la part d’un profane globalement ignorant de ce dont il parle.
Ce qui – sans le moins du monde vouloir me faire mousser – n’est pas exactement dans notre cas lors que Mayku et moi raillons le comportement et la fascination naïve des « japan-maniacs ». C’est bien parce que nous connaissons un minimum la culture asiatique en générale et japonaise en particulier que nous indignons de voir le Japon réduit par ceux-là même qui se disent « fans » à sa facette la plus superficielle et crétinoïde. Pour s’en rendre compte il suffit de traîner ses guêtres au premier salon manga venu (on a de la chance, ça pousse comme des champignons ces derniers temps) et y admirer les étalages de goodies et produits dérivés débiles, peluches Hello Kitty, accessoires gothics, figurines DOA siliconées et collier collector FF8, entre lesquels déambulent pseudo-gothic-lolitas de 13 ans, beaufs trentenaires en T-shirt Goldorak crasseux et cosplayers Naruto. De voir le manga réduit au gros shonen qui tache et au gros shojo qui dégouline, et la musique japonaise à BOA, au visual-kei et aux OST d’anime et de jeux vidéo connus. Cette « néo-japoniaiserie » existe bel et bien, et loin de moi l’idée de me dire au dessus de tout ça (après tout, je suis fan des Mini-Moni et de Koharu Kusumi), mais ce n’est pas de la japoniaiserie. En attendant de trouver mieux je l’appellerai « fascination superficielle ».
Et partant de là, je me dis qu’en restreignant le champ d’étude aux seuls manga, les lecteurs de manga me semblent eux aussi prendre l’objet de leur passion par le mauvais bout et que l’influence qu’a pour l’instant le manga sur la BD occidentale est plus nuisible que bénéfique. Je reviens donc après ce long détour à mon fameux article sur le manga. J’espère que je ne serai pas mal compris et voudrais me prémunir de toute dérive polémique (je sais, c’est mal parti) : il n’est pas question pour moi de jouer les Cassandres « attention le manga va tuer la BD franco-belge » ou de vous resservir la rengaine « le manga c’est une fabrique à décervelés ». Soyons clair, j’aime beaucoup le manga (parce que de base j’aime la bande dessinée) et cet article met à plat une hypothèse, qu’il faudrait vérifier et que je vérifierai peut-être en profondeur par la suite. Une dernière chose, cet article expose un certain nombre d’apparents paradoxes – pour la simple et bonne raison que le rapport du lecteur à la narration graphique repose sur toute une série de paradoxes – et j’espère ne perdre personne en route.


Gabrielle de Kara (éditions Pointe Noire 2001, puis Soleil 2003)


Partons donc du constat que l'on voit de plus en plus de bandes dessinées françaises (enfin francophones et voir même européennes) s’inspirant du manga voir même se revendiquant comme manga, pour le meilleur comme pour le pire (Gabrielle de Kara, Nomad de JD Morvan et Philippe Buchet, Pixie de Mathieu Mariole et Aurore, etc...). De toute évidence, la mondialisation et le Club Dorothée ont joué leurs rôles, et de nombreux jeunes auteurs ont grandi en lisant des manga et aiment les manga ; et cela transparaît dans leur création. Et à priori c'est bien. Les éditeurs doivent aussi y voir un intérêt (forcément, sans éditeur intéressé il pourrait y avoir 50 000 dessinateurs manga-like qu’on en entendrait pas parler), en particulier y voir un moyen d'attirer les lecteurs de manga qui en général boudent la BD franco-belge.
Malheureusement, ces auteurs ne reprennent du manga que ce qu'il a de moins intéressant, à savoir le dessin, l'apparence graphique, l'univers visuel (grand yeux, cheveux en pétard et/ou flottant dans le vent de façon super classe de la mort,... et d'une manière plus générale la « culture manga » au sens large) pour faire court ses caractéristiques les plus immédiatement identifiables, l’« esthétique manga »  (c'est justement là qu'on retrouve notre fascination superficielle – citons au passage le fameux Sentai School de Philippe Cardona et Florence Torta, un peu lourd mais pas forcément déshonorant, mais surtout entreprise de fan-service bourrin à l’intention de nos susmentionnés néo-japoniais).

Alors que le manga reste fondamentalement un art narratif, bien avant d'être un art graphique (les gens de bon goût ont en mémoire la célèbre déclaration de Tezuka, parlant de son dessin comme d’écriture). Certains (beaucoup ?) auteurs vont même jusqu’à délaisser la recherche formelle (narrative) pour se focaliser sur la simple histoire, le graphisme et la narration (après tout simples outils) s’effaçant totalement au service des péripéties mises en scène. Au contraire, la bande dessinée occidentale place le graphisme au premier plan, en témoigne les formats en vigueur (grand format couleur, album cartonné, papier relativement épais,... ainsi que l'acharnement de certains à faire entrer la bande dessinée au musée). Il y a donc ce paradoxe de voir les auteurs de manga-like français prendre le pire chez l'un et le plus nul chez l'autre (pour un résultat en conséquence comme vous vous en doutez).
Si on veut être plus technique et mettre les mains dans le cambouis, la BD occidentale est portée par le texte et le discours (exemple typique, le discours narratif en « voix off » est souvent très abondant), c’est lui qui va guider le lecteur. Pour cette raison, le dessin a pu s’y épanouir de façon quasi indépendante : en BD occidentale dessin et texte sont véritablement deux entités distinctes ; et la bande dessinée souvent considérée comme un art bâtard, entre littérature et illustration, sûrement parce que d’une certaine manière les auteurs peinent à réaliser une véritable synthèse de ces deux éléments. En manga la frontière semble plus floue. Je ne permettrais pas le raccourci consistant à affirmer que la nature picturale de l’écriture japonaise la rapprocherait davantage du dessin. Perception rapide d’étranger n’y voyant que des zolis dessins privés de sens si vous voulez mon avis ; même s’il est vrai que l’utilisation que font les mangaka du texte, en particulier des katakana figurant les onomatopées, lui donne une dimension plus graphique, très bien intégrée à l’image, alors que le lettrage occidental est bien plus plat et distancié. Quoi qu’il en soit, contrairement à celui de la bande dessinée occidentale, le rythme du manga est porté par le dessin, appuyé par un texte souvent redondant (d’ailleurs il n’est souvent pas handicapant de ne pas lire l’intégralité des textes dans un manga – il parraîtrait même que les occidentaux aient tendance à sur-lire les manga). Quand je vous parlais de paradoxe : la narration de BD occidentale, art avant tout graphique, est menée par le texte ; celle de la BD japonaise, davantage intéressée à l’histoire, l’est par le dessin. C’est toute la différence entre une narration illustrée d’un coté, et une narration graphique de l’autre.
Mais la plus grande distinction qu’on puisse faire d’un point de vue technique entre manga et BD occidentale est à mon sens son rapport au temps. En effet, en bande dessinée japonaise il y a très peu d’ellipse. Entre autres pour deux raisons (quoique le fait de considérer les « raisons » suivantes comme des « causes » de cette faible utilisation de l’ellipse me gène un peu, je préfère voir là un ensemble global) : la première est justement l’utilisation du dessin comme support de narration, ce qui nécessite de davantage décomposer l’action, et surtout de la lier ; l’autre étant que le format de publication ne force pas à l’ellipse. Au contraire, l’ellipse est fondamentale en BD occidentale, d’abord parce que le format court oblige les auteurs à la concision et l’efficacité, afin d’en raconter le plus possible en très peu d’espace (problème que rencontre bien moins le mangaka moyen). Ensuite parce que le texte (moteur de l’action, doit-on le rappeler) est bien plus signifiant que le dessin, et permet donc de faire avancer l’action bien plus rapidement en deux cases, donc à fortiori entre deux cases. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les auteurs occidentaux conservent cette importance de l’ellipse même dans leurs récits muets (voir par exemple le splendide Prosopopus de Nicolas De Crécy – il serait d’ailleurs instructif de voir comment des lecteurs japonais perçoivent ce genre d’ouvrages).

Après cette parenthèse technique, revenons à nos moutons : les auteurs et fans français de manga n'en retiennent que le plus trivial.
Je ne vais pas m'amuser à citer tous les bouquins qui sont sortis dernièrement du style « Comment dessiner les personnages de manga ? » et autres, qui apprennent bien plus à dessiner des gros yeux, des gros seins et des petites culottes qu'à découper, structurer et mettre en page une bande dessinée. Rendez-vous à votre grande surface culturelle du coin si vous voulez des exemples.
Il y a cependant deux initiatives récentes qui valent le coup d’oeil, ne serait-ce que pour mieux pouvoir leur botter le cul. La première est la création de l’école Eurasiam (www.eurasiam.com) destinée d’une part un cursus management et d’autre (je m’étrangle) une formation de « mangaka » (je caricature un peu, mais la formation de « mangaka français » fait partie de la filière Art & Communication). Si la première me semble pertinente compte tenu de la spécificité du marché nippon (etc...), on peut légitimement se demander quel sens peut bien avoir la deuxième et quel genre de stéréotypes elle peut bien véhiculer. En effet, quel sens peut bien avoir le mot « mangaka » en parlant d’un auteur français vivant publiant en France ?
Deuxième initiative, le lancement par les Humanoïdes Associés (www.humano.com) du magazine Shogun (www.shoguncity.com) qui a pour vocation de publier des auteurs français inspirés du manga, ainsi que des dossiers et conseils à la réalisation de manga. Dans l’ensemble, la remarque est la même qu’au sujet des guides « Je publie mon manga en 10 leçons » : les conseils de Shogun se concentrent beaucoup trop sur le dessin – même s'ils rappellent de temps en temps « attention un manga c'est pas seulement du dessin, c'est aussi un scénario », cette part consacrée au scénar ne doit pas dépasser 30%, voir même chuter à 5% si on s'intéresse particulièrement au découpage et au rythme (et je suis gentil). Précisons quand même pour être tout à fait honnête que le magazine est jeune et qu'ils ont lancé une rubrique exclusivement consacrée au scénario (d'ailleurs avec des conseils qui me laissent parfois songeur : « Si vous commencez [votre scène] par quelque chose de positif, vous DEVEZ forcément [la] finir par une note négative, et inversement. » On n'est pas près de sortir du cliché). Wait and see donc.
On m'objectera que certains auteurs français s'inspirent de la narration du manga. Certes, certes, mais pas des masses non plus. Et puis faut aussi voir lesquels : on prend souvent comme exemple Fabrice Néaut (bon exemple, je ne peux pas dire qu'il manque de talent - c'est même plutôt l'inverse), dont le début du Tome IV du Journal serait un hommage à L'homme qui marche de Jiro Taniguchi. Mais je note aussi que ces mêmes « on » sont les premiers à clamer que Taniguchi est le mangaka le plus occidental dans sa conception de la narration graphique. Tant que j’y suis, je citerai Adrian Tomine qui revendique l’influence qu’à pu avoir sur lui un auteur comme Yoshihiro Tatsumi (mais qui oserait affirmer que les manga de Tatsumi sont représentatifs de la production nipponne ?).
On pourrait aussi dire que l’influence des manga a convaincu nombre d’auteurs de l’intérêt de développer une série au long court, hors du format traditionnel des 48 pages, ce qui serait aller bien vite en besogne, passant par exemple sous silence le rôle du magazine « A suivre... » qui date d’une époque ou le manga n’avait pas le droit de citer en France (mis à part Le Cri qui tue bien sûr, mais qui n’a du publier que 500 pages toutes séries confondues). En d’autres termes, les auteurs Européens et Américains n’ont pas attendu les manga pour créer des oeuvres d’envergure, même si les normes imposées par les éditeurs restent aux faibles paginations (et là, le succès du manga devrait peut-être débloquer ça – un peu).
Autant pour l'influence narrative donc, et vive les grand yeux.


Larme Ultime de Shin Takahashi (éditions Delcourt/Akata, 2003-2004)


Mais paradoxalement, il m'est venu à l'idée que cette représentation faussée du manga et ce malentendu sur la nature du manga de la part des « fans » français se double d'une compréhension intuitive et inconsciente de son caractère fondamentalement narratif. J'ai utilisé « compréhension intuitive et inconsciente », mais « assimilation intuitive et inconsciente » aurait été mieux choisi.
Je m'explique.

Comme souligné plus haut, à la différence de la conception occidentale de la bande dessinée, où elle fait figure d'art graphique et où le dessin constitue le plus souvent l'élément mis en avant (le manque de considération dont ont pu souffrir les scénaristes est un élément révélateur de cette primeur du dessin), le manga est un art narratif. Rares sont les mangaka à s'intéresser au dessin au delà des ses fonctions fondamentales (objet de narration et d'identification du lecteur - qui sont d'ailleurs tous les deux renforcés par un dessin simple) et à ce soucier du rendu « esthétique » de leur oeuvre. Idem de la mise en page, qui sert essentiellement la narration, contrairement aux expériences graphiques de par exemple Druillet ou Ledroit qui rendaient pour leur part la planche complètement illisible à force de sophistication.
Histoire de protéger mes arrières, bien sûr on trouve des exceptions. J'ai parlé de Taniguchi, mais « ça compte pas », comme dit plus haut sa conception de la BD est très occidentale. Mais prenons par exemple Kiriko Nananan et en particulier Blue : l'auteur n'a jamais caché son perfectionnisme dans la composition de ses cases, déclarant même les considérer comme des illustrations à part entière ; idem de la composition des planches elles-mêmes, si la composante narrative est toujours présente on ne peut nier leur beauté purement plastique. Autre exemple avec Tsutomu Nihei et Blame ! (je ne peux d'ailleurs m'empêcher de voir en Blue un Blame ! à l'horizontale) qui témoigne du même soin dans le graphisme. Mais deux choses quand même : 1, ce n'est pas le cas de tout le monde, et de loin, et 2, dans les deux cas cette attention accordée à l'aspect graphique ne nuit en rien à l'impact de la narration (si ces deux auteurs sont si fascinant c'est justement de par leur narration élaborée). Autre exception notable à ce faible statut du dessin, puisqu’elle semble s’appliqué à un genre complet, celui du « jidai-mono manga » ou manga de sabre (par exemple Lone Wolf and Cub de Kazuo Koike et Goseki Kojima), au dessin souvent très riche, effectué au pinceau et pouvant parfois rappeler les dessins traditionnels. Toutefois le mode narratif garde la puissance commune au manga.
Mais sans contestation possible, Nananan, Nihei et Koike sont des auteurs très japonais dans leur manière de faire de la bande dessinée (même si chez les deux premiers l’ellipse est bien plus développée que chez nombre d'autres auteurs japonais). D'autres ont cependant été influencés par la bande dessinée occidentale, et en général accordent une place plus importante au dessin que la majorité de leurs compatriotes. On pourrait citer Hayao Miyazaki (Nausicaä), influencé par Moebius, ou encore Taiyo Matsumoto (Printemps bleu, Number 5, Ping-Pong), influencé par Muñoz.
Je vais continuer de me tirer dans le pied avec Suehiro Maruo, auteur que j’apprécie beaucoup, mais surtout en tant d'illustrateur, trouvant qu'il pêche énormément d'un point de vue narratif. Mais encore une fois si on devait tirer une généralité dans la conception japonaise de la BD, elle serait narrative. A tel point que le lecteur japonais, habitué à cette manière de lire de la bande dessinée est totalement hermétique à la BD occidentale (Bilal, Baudoin, Moebius et autres n'ont eu aucun succès là-bas, en dehors d'un succès d'estime auprès des dessinateurs).

Et justement de quoi se plaint-on en France ? Que, les gosses biberonnés au manga ne lisent que ça, ne lisent pas de BD franco-belge. Depuis quelques temps je vois fleurir dans les revues spécialisées des articles consacrés au sujet, « péril manga » par-ci, « offensive manga » par-là, je dirais pas qu’on est en guerre, mais un tel fourmillement témoigne bien de la crainte du manga qui règne en France.
A cela j'ai vu et entendu plusieurs explications.
En premier lieu, le manga aurait en quelque sorte comblé le vide de la BD pour ado. Entre Mickey et XIII il n'y aurait rien de bien passionnant pour les ados, qui se seraient tournés vers BDZ et autres. On met aussi en évidence l'argument économique et le bon rapport quantité/prix du manga. Y a pas photo, si je suis môme avec 15€ en poche je vais me prendre deux manga de 300 pages chacun plutôt qu'un 48 pages cartonné couleur. Certains soutiennent aussi que le manga contrairement à la BD franco-belge réussit à suivre son public et ses préoccupations. En d'autres termes que ni le grand public de 7 à 77 ans à la Tintin ni la dichotomie avec d'un coté BD jeunesse pour disons 4-10 ans (segmentée) et de l'autre la BD dont on a mordicus voulu affirmer comme adulte et s'adresserait donc aux plus de 15 ans ne sauraient intéresser l'ensemble de la population, le premier car, à force de ratisser large, consensualise et dilue sa substance, le second justement à cause du premier point évoqué, le trou entre BD jeunesse et adulte. Il semblerait aussi que le manga ait bouché un autre vide, celui de la BD adressée aux filles.
On pourrait continuer longtemps, mais la principale raison du succès durable du manga semble aussi être la constitution d’une véritable « culture manga » englobant en vrac manga, japanim’, jeu vidéo, musique japonaise, voir même Japon en général... « culture manga » qui confine parfois (souvent ?) à notre bien aimée fascination superficielle.


Blame ! de Tsutomu Nihei (éditions Glénat, 2000-2004)


Je me permets d'avancer une nouvelle explication et par la même occasion de renouer avec le sujet de cet article, car ça commençait à être décousu. Donc les manga interpellent surtout les enfants, ceux là même qui n'ont pas envie de lâcher 13€ pour 44 pages et sont pile poil entre les BD pour mômes (peut-être n’en ont-ils d’ailleurs jamais lu) et notre glorieuse bande dessinée adulte (trop cher pour leur argent de poche de toute façon). Le problème étant que justement, nos chères têtes blondes ne passent plus à la BD « adulte », mais continuent à lire du manga (d'autant qu'à présent en France on dispose pour les adultes d'une offre conséquente en seinen et gekiga – et entre nous bien plus bandant que bon nombre de BD franco-belges).
Mon idée est que, à la manière des lecteurs japonais, ces jeunes lecteurs assimilent le mode narratif du manga et se retrouvent finalement incapables d'entrer dans une BD au mode de narration occidental. Il ne faut pas oublier que le plus souvent les mômes découvrent les manga entre disons 7 et 14 ans, c’est à dire à l'âge auquel se fait l'éducation graphique et esthétique et où les goûts s’affinent, en gros à un âge où ils sont très malléables et perméables aux influences extérieures.
Il y aurait donc un paradoxe, entre la vision qu'ont consciemment les lecteurs de mangas, fortement liée à un univers visuel, et la manière dont ils ont inconsciemment assimilé son caractère fondamentalement narratif, au point de justement faire un blocage sur les BD "graphiques". Le blocage se ferait bien évidemment au niveau du dessin, prenant une trop grande place et qui focaliserait le regard du lecteur, mais surtout comme suggéré plus haut à cause de l'importance accordée aux ellipses.
Et ici, l’objection courante arguant qu’il en était de même lors de « l’invasion » des comics américains dans les années 70 (bien qu’ils aient débarqués en fait bien avant) ne tient plus, et pour cause, le « problème » est différent. Il y a eu certes une fascination pour la BD américaine qui a pu faire peur aux défenseurs de la francobelgie pure, un peu comme c'est le cas aujourd'hui pour les manga. Mais si cette fascination provient bien entendu de la mythologie super-héroïque et des attraits traditionnels du récit d'aventure, elle a aussi pour moteur le dessin (emphatique et grandiose) et les couleurs (criardes), le comic US offrant en quelque sorte aux ados la BD en technicolor. L'attrait principal de l'oeuvre reste le dessin, il n'y a pas une prédominance de la narration sur le graphisme, la BD américaine adoptant un mode narratif semblable à celui de la BD européene.
Or ce que je soulignais plus haut et qui à mon sens constitue le nerf de la guerre, c'est qu'avec le manga on a affaire à un mode de narration graphique « différent » de celui de la BD européenne (propos à nuancer, compte tenu de la porosité des frontières et des influences réciproques – mais la tendance générale reste ce qu'elle est), ce qui n'était pas le cas avec les comics.

Bon, nous voilà rendus.
Avant de me taper dessus réfléchissez un peu : ne viens-je pas, en affirmant qu’ils lisaient comme des jap’, de faire le plus beau compliment du monde à ces chers néo-japoniais ? (là je me verrais bien insérer un smilley avec un petit renard aux grands yeux qui gigote, mais ce blog est décidément trop sérieux pour me permettre ce genre de débordements enfantins)






Un grand merci à Fabien Tillonauteur, entre autres, du livre Culture Manga (clic) aux éditions Nouveau Mondepour ses précisions sur l'origine du mot "japoniaiserie" ainsi que pour ses remarques en général (qui m'ont parfois bien aidé à recadrer cet article).
Poutou à Mike aussi en passant - il est toujours utile ce gars.





(*) Certains chiffres reviennent souvent : une nouveauté sur deux serait un manga (ou assimilé : manhua ou manwha), le manga constituerait plus de 40% du chiffre d’affaire de l’édition française de bande dessinée et sa croissance serait de plus de 20% par an.
Les chiffres du rapport 2006 de l’ACBD (Association des critiques de bande dessinée) sont plus nuancés : 44% des nouveautés pour ¼ du CA de l’édition, avec une croissance de +24% en volume sur l’année 2006.
A noter aussi que ce même rapport se plaçait en 2005 sous le signe de la « mangalisation » (et j’en connais qui me reprochent mes néologismes).


 

Publié dans Brainstorm

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Street Dancer 30/06/2007 17:41

Bravo, franchement.Tu vois, je souriais quand tu parlais de la stupidité d'être "fan du Japon" en passant uniquement par le vecteur manga. Bon faut dire que je suis assez épidermique quand on me parle de "fan".Mais j'ai rugi de plaisir quand est venu sur le tapis le sujet de l'influence japonaise sur la bd Franco-belge, en l'occurence uniquement graphique, le désintéressement total du grand public pour la question très complexe de la mise en page, la mise en scène et le scénario (touuuus ces trucs hyper chiants bien sûr - joke inside, moi j'adore ça)dans ces bouquins de merde "apprenez à dessiner le manga" (gnnnn). Alors bravo, tu viens de gagner ma considération. CA c'était une diatribe de passionné de BD que j'avais envie de lire.Et comme je suis un vil flagorneur et que mes intentions sont tout sauf pures, permets-moi de t'inviter sur mon nouveau blog, où je commence une bd sous influence manga : http://as-online.over-blog.com . Après t'avoir lu, je sais que je peux avoir, sinon une confiance irraisonnée, du moins une certaine dose de confiance et de respect pour ton jugement. Attention, pas de commentaires, si tu veux m'écrire il faut aller dans "contact" en bas (mais ça je crois que tu le sais, étant toi-même sur over-blog). Ta critique serait très bienvenue.Et puis je me permets (il paraît qu'on a le droit de se permettre ici) de te parler d'un manfra (bd francophone sous forme manga) qui même s'il pourrait être placé shônen de par son public est réellement intéressant : Dreamland. Ca ça roxx. Un découpage et un dessin orientés manga mais avec plein de petites anomalies qui font qu'on se dit bien que ça nous ressemble plus que tout cde que les Face-de-citron peuvent faire.J'ai vraiment adoré te lire, on dirait du Manu Larcenet (sur son blog, hein) version otak'^^

Kara 20/01/2007 13:15

Faut voir ^^ ...

KARA 18/01/2007 14:13

Merci pour votre franchise car je n'en attendais pas moins ^^.
Je suis tout à fait ouvert aux critiques et autres débats constructifs et j'espère effectivement que mes prochains travaux vous plaieront à l'occasion d'un détour dans une librairie.
Pour revenir au débat sur l'influence du manga sur la BD franco-belge, on pourrait peut-être plus parler de l'influence même du dessin-animé nippon. Car oui, les séries TV de mon enfance m'ont plus influencé que le manga à proprement parler car venant bcp plus tard (mon premier Akira je crois l'avoir lu à 17-18 ans). C'est peut-être là aussi que vient finalement cette façon bizarre de digérer le graphisme nippon pour certains auteurs. En effet, comment retranscrire un art en mouvement en cases "statiques" de papier ? Trantkat (HK chez Glénat), l'un des "pionniers" du style croisé franco-nippon, à lui même reconnu que sa façon de mettre en couleur avec des couleurs en applats était en fait inspirés des fameuses mises en couleurs des celluloïds des DA nippons.
Finalement, ce sont je pense les jeunes générations d'auteurs qui veulent faire du manga à la française, et qui n'ont pas véritablement connu l'époque du Club Dorothé. Car leurs références viennent directement du manga traduit, et non plus forcément de la TV en plus...
Mais bon, ce n'est qu'une impression personnelle...
 

Epikt 19/01/2007 14:39

Bah en voilà un aspect que j'ai complètement zappé, et qui ne me parrait pas con du tout.Pourtant, je fais aussi partie de cette génération (de la fin de la génération dans mon cas) qui a découvert les "manga" à la télé. Les BD jap que je connaissais, c'était Dragon Ball et consort, et quand j'étais au collège je m'appliquais à décalquer des San-Goku dans Club Dorothée magazine (un gros torchon ce truc, mais une bible pour nous autres ^^).Intégrer une influence "cinématographique" à un travail d'auteur de BD est une autre question (intéressante d'ailleurs), mais il est en effet probable que de nombreux dessinateurs actuels ont connu le graphisme nippon sous sa forme animée et non pas papier (découverte par la suite). Ainsi, on serait en droit d'espérer que l'influence du manga sur la prochaine "vague" d'auteurs - qui eux ont rencontré le manga en le LISANT (est-ce vrai ?) - soit moins superficielle.(j'y crois pas trop, mais bon)

Mc O 17/01/2007 00:26

Pour en revenir a mon com plus haut :D , il est vrais que je parle d\\\'un sujet que je ne maitrise pas beaucoup , mais c\\\'est pas ma faute a moi , je n\\\'ai accé qu\\\'aux super grand classique au rayon "bd tres grand publique , même pour toi , client débile" de leclerc. Du coup ,  une bonne partit de ma nanalyse n\\\'est que du vent. Mais je reste quand meme persuadé que l\\\'usage de technique sur les blog, impossible sur la bd papier vas entrainer une modification de forme sur la maniere d\\\'ecrire , et par la même maniere , un changement de fond. Comme (je me repete) ,je ne connais rien de ce que tu a cité , je ne peux pas savoir quels nouvelle modification peut ont deja constaté, mais par rapport a des "blogs d\\\'ecriture", je remarque déjà que la magie du sciprt , flash , et tout ces trucs barbare permet de modifier l\\\'écrirure autant dans la forme que dans le fond, donc je me suis permis l\\\'analogie a la BD :D.Quant a Maus, sa fait un bail que je l\\\'ai lue, et il me semblait ,en lisant l\\\'article , retrouver les grandes ligne de la BD(histoire très graphique, mais dessins stilisé). Mais bon , il me faudrait le retrouver pour m\\\'apercevoir des nuances ^^Et voici les liens de quelque blog bd que tu connais surement :Le blog de boulet , génial mais "classique":http://www.bouletcorp.com/blog/Le journal d\\\'un remplacent, deja plus original, il trouve justement enormement d\\\'interet a etre publié "en direct":http://bluecity.free.fr/instit/Et pleins d\\\'autre , mais comme j\\\'ai la désagrable habitude de ne jamais utiliser de marque pages, je ne peux te montrer qu\\\'eux.

KARA 14/01/2007 19:59

Bonsoir,
Je suis l\\\'auteur de GABRIELLE .
En faisant une petite recherche sur le net concernant mes travaux, je suis tombé sur votre article. J\\\'avoue hélas l\\\'avoir lu en diagonale même si celui-ci parait intéressant et argumenté.
Je voudrais juste avoir votre avis sur GABRIELLE en tant que lecteur. Cet album fait partie de mes oeuvres de jeunesses (2001). J\\\'ai depuis sorti une autre série au style plus personnel (voir franco-belge diront certains ^^) nommé LE MIROIR DES ALICES aux Editions Soleil. GABRIELLE est pour moi un travail personnel que j\\\'espère avoir fait avec le plus de sincérité possible, malgré ses inévitables défauts de jeunesse propre à toutes première oeuvre. Le débat sur les auteurs influencés par l\\\'esprit du manga dans sa globalité (dans la forme comme dans le fond) existe depuis de nombreuses années et les détracteurs aussi bien que les fans ne cessent de revendiquer leurs opinions (sommes-nous des fans, des profiteurs, des marchands du Temple voulant toucher un lectorat plus large, de vrais auteurs, etc... ?) . J\\\'ai moi-même participé à nombres de ces débats qui pour la plupart se sont finis sur une sorte de statu quo ou chacun fut finalement libres de ses opinions.
Ce qui n\\\'est pas pas si mal en soit, non ? ^^

Epikt 14/01/2007 22:25

Coucou !Si ça peut vous rassurer, quand je mets une image d'une oeuvre (d'une BD, d'un film ou autre) pour illustrer un article (autre qu'une critique à proprement dite) c'est que je l'ai apprécié et qu'elle me semble pertinante vis-à-vis du thème. Donc même quand avec ironie je m'exclame "vive les grands yeux" et colle un scan de Larme ultime, c'est que justement Shin Takahashi est le mangaka qui dessine le mieux les grands yeux et que Larme Ultime c'est glop ^^Donc voilà, sans léchage de bottes (je lèche pas le bottes de toute façon ^^), Gabrielle me semble l'une des BD francophones sous inflence manga les plus intéressantes (j'ai pas lu vos oeuvres plus récentes par contre). Alors certes, cette influence est surtout graphique et comme je l'ai dit plus haut je ne pense pas qu'on aille bien loin en pompant du design manga, hormi peut-être quelques cas particuliers - j'espère que vous en ferez partie. Sinon, j'ai bien aimé l'histoire, pas forcément très originale mais bizarement cruelle, les couleurs (ce qui à ce que j'ai pu en voir est déjà moins le cas sur Le miroir des Alices) et surtout le travail des décors, entre architecture XIXe et emprise végétale (qu'on retrouve chez le "diable"). Après, comme vous le reconnaissez, c'est une première oeuvre et cela se voit (no offence), j'ai souvenir de quelques cases qui font kwak, idem au sujet des dialogues (désolé, la lecture est assez loin derrière moi et je n'ai pas le bouquin sous la main pour m'y repencher et donner un avis plus concistant).Mais puisque c'est un peu le sujet, à quelques exceptions près - l'apparence de Raphaelle, trop stéréotypée à mon goût (c'est pas pour elle qu'il y avait une première version indoue ? j'aimais bien) - l'influence manga me semble bien digérée, même si elle pète aux yeux.(rassuré ?)Sinon, au sujet de l'influence de la BD japonaise sur la BD occidentale, j'avoue être sceptique. Le plus facile à assimiler c'est bien evidemment le graphisme, et malheureusment mis à part son évident capital sympathie (c'est vrai c'est tout mimi et attirant) c'est pas forcément ce qui me botte dans le manga, et je doute que des grandes choses en sortent.Quand à l'influence du mode de narration, si à priori ça serait là qu'il doit avoir des avancées à faire, elle me semble d'emblée limitée par les caractéristiques mêmes du marché de la BD en Europe, qui me parait pas adapté nourrir des auteurs à la japonaise (ce qui n'est pas forcément la même chose que de faire de la tradution). Rien à voir avec le Japon, pays de la BD industrielle et des tirages faramineux.En fait, s'il y avait un début de synthèse intéressante entre les deux "styles", ça serait chez certains auteurs japonais qu'il faudrait la chercher, chez ceux qui ont intégré une ellipse plus sophistiquée dans leur narration - Kiriko Nananan et Tsutomu Nihei pour ne pas les citer (je radote, je sais, mais ces deux là sont géniaux).Bien à toi, repasse quand tu veux=^..^=