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Par Epikt
Mercredi 15 novembre 2006

« Il faut vraiment voir cette gamine de loin pour lui donner six ou sept ans. Elle en a au moins treize ou quatorze, et elle a l’air plutôt ridicule avec sa grosse sucette. Mais je comprends que les gens aient été induits en erreur par son uniforme d’écolière – socquettes, minuscules chaussures de poupée en plastique noir – et ses couettes – des couettes mon Dieu ! »


Et voué, il suffit de me faire lire trois lignes de ce style pour me faire acheter un bouquin. Ça s’appelle du marketing ciblé, et je crains que cela ne fonctionne pas pour tout le monde. C’est bien dommage car Un choeur d’enfants maudits, court roman inédit de Tom Piccirilli paru – dans une collection certes honnête mais qui ferait mieux de rééditer Kevin Jeter que Bradbury et Heinlein – dans l’indifférence générale, mérite fortement le détour.

Difficilement résumable, le roman suit les pas de Thomas, « seigneur » de Kingdom Come, un patelin de bouseux paumé au beau milieu des marais peuplé de sorcières vaudou, de moines pénitents sado-masochistes et terrorisé par un maniaque chaussé de 46 qui botte le cul des chiens errants. Thomas vit dans son manoir, coincé entre ses trois frères siamois reliés par la tête, les fantômes de ces ancêtres (son père devenu fou et suicidé en se jetant entre les pales d’un moulin, sa mère disparue qui rêve constamment dans sa tête, sa grand-mère assassinée à la faucille et exposée sur le toit de l’église,...) et ses démons personnels (sa femme qui l’épie de loin comme un spectre, le gamin qu’il a retrouvé mort dans les marais quand il était enfant,...). Et comme si cela ne suffisait pas, débarquent une équipe de télé qui vient faire un reportage sur les triplés (une journaliste cocaïnomane qui tombera amoureuse d’un des trois et un caméraman qui se découvrira une vocation de réalisateur porno) et une mystérieuse gamine muette en uniforme d’écolière, léchant constamment une immense sucette et arborant, oh mon Dieu ! ... des couettes !


« En admettant que ce soit Ève, j’aimerais lui demander de mettre ses socquettes avant qu’on reprenne tout de zéro. »


Plus qu’il ne raconte une histoire dont on n'a de toute façon rien à battre, plus qu’il ne disserte sur des thèmes universels à la mords moi le noeud, Un choeur d’enfants maudits est un roman d’ambiance, le formidable portrait de la décadence. Poisseux, cruel, baroque, extraordinaire, le roman de Piccirilli est un monstre de littérature, de ceux tellement difformes qu’on ne peut les voir sans défaillir, les regarder sans vomir. Porté par une écriture exceptionnelle, qui laisse parfois perplexe quand à sa rigueur grammaticale mais jamais quand à sa maîtrise et à sa force, constamment inventif et pervers, foisonnant et riche jusqu’à l’overdose, Un choeur d’enfants maudits se paye aussi le luxe de proposer les plus fabuleuses scènes de cul qu'il m'ait été donné de lire depuis des lustres. Rien de graveleux là-dedans, mais une belle et intense poésie ; juste de la classe, une immense classe, et un talent d’écrivain comme on aimerait en voir plus souvent.


« Sa langue s’agite entre ses dents noires cassées et ses lèvres bleuâtres enflées. Il ouvre la bouche sur un rire léger, un son hideux qui évoque un choeur d’enfants maudits.
Je laisse l’idiot dans la boue, mort et rieur. »






*****************************


Titre : Un choeur d'enfants maudits
Auteur : Tom Piccirilli
Titre original : A choir of ill children
Traduit de l'anglais par Michelle Charrier
Edition française chez Folio SF
 
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